ChatGPT brise la chaine de l’apprentissage
L'adoption massive des intelligences artificielles génératives, perçue comme un levier de productivité sans précédent, dissimule un risque systémique majeur : l'érosion accélérée des compétences fondamentales. En permettant de contourner la rigueur des tâches formatrices, ces outils menacent la relève des experts et posent une question importante : si les juniors n'apprennent plus, qui seront les seniors de demain ?
L'attrait premier de plateformes comme ChatGPT réside dans une accélération spectaculaire des tâches intellectuelles. Synthèse de documents, rédaction de notes, ébauche de code : ce qui nécessitait des heures de travail méticuleux est désormais généré en secondes. Ce "bypass" cognitif, s'il offre des gains d'efficacité à court terme, pourrait avoir un coût exorbitant à long terme. En confiant ces processus à la machine, nous ne faisons pas que gagner du temps ; nous externalisons l'apprentissage lui-même. Le risque est l'atrophie du jugement critique, créant une génération de professionnels capables de superviser un résultat, mais incapables de le produire ou de le valider en profondeur.
Ce phénomène est particulièrement critique dans les secteurs à haute valeur ajoutée comme les cabinets d'avocats ou de conseil. Leur modèle repose historiquement sur une structure pyramidale où les juniors "font leurs classes" en accomplissant des tâches fondamentales. Ces travaux, bien que souvent ingrats, sont le pilier de leur formation. Aujourd'hui, l'IA absorbe massivement ce travail de premier niveau. La conséquence économique immédiate est une rationalisation : on engage moins de juniors, optimisant ainsi les coûts de structure.
Mais cette optimisation pose une bombe à retardement sous la gestion des talents. Si les viviers de juniors se tarissent ou si ceux qui restent ne sont plus formés aux fondamentaux, le pipeline de promotion vers les échelons supérieurs est rompu. La question n'est pas rhétorique : qui seront les associés, les directeurs et les "partners" de 2040 si personne n'a plus l'expérience de la "salle des machines" intellectuelle ?
Face à l'IA, la définition même de l'expérience est bouleversée. L'expert de demain ne sera pas celui qui sait rédiger un contrat parfait, mais celui qui sait si le contrat généré par l'IA est parfait. L'expérience devient la capacité à contrôler et ajuster les réponses de l'IA. C'est un paradoxe : pour superviser efficacement l'outil, il faut posséder une maîtrise de la tâche supérieure ou, à tout le moins, égale à celle de la machine. Il faut être capable de détecter l'erreur subtile, l'hallucination plausible, le biais caché dans la proposition de l'IA. Or, cette méta-compétence ne s'acquiert pas dans l'abstrait. Elle se fonde sur l'expérience concrète, sur des milliers d'heures passées à pratiquer la "rigueur des tâches" que l'IA prétend justement nous épargner. Nous formons des superviseurs qui n'ont jamais été opérateurs.
Nous nous dirigeons vers un avenir où la séniorité, telle que nous la concevons aujourd'hui, sera inévitablement plus rare. En lieu et place, une nouvelle élite professionnelle émergera, sa puissance reposant sur une double maîtrise. Premièrement, la maîtrise de l'orchestration productive. Ces individus sauront piloter les IA, utilisant ces outils comme un levier pour démultiplier la production et la portée de leur action. Deuxièmement, la maîtrise du contrôle et de la compétence substantielle. Ayant résisté au leurre de la "production sans compréhension profonde", ils détiendront la réelle compétence, forgée dans la rigueur, qui leur donnera l'autorité nécessaire pour valider, corriger et diriger le travail de la machine.
Cette nouvelle élite de "super-seniors" concentrera inévitablement une part disproportionnée de la valeur et du pouvoir de décision. L'enjeu pour les entreprises n'est donc pas seulement technologique, il est fondamentalement pédagogique. Il s'agit de réinventer d'urgence des parcours de formation qui, tout en intégrant l'IA, ne sacrifient pas la construction de l'intelligence humaine sur l'autel de la productivité immédiate.
Martin de Numméris
Cet article a été produit en collaboration avec de l'IA, comme partenaire de réflexion et de rédaction.

